Système monétaire international et paix : Renouer avec l’esprit de Bretton Woods

Séminaire IRE - Paris
impression  imprimer  

Pour tenter de dresser des pistes de réforme du système monétaire et financier international, l’IRE a organisé les 16 et 17 juin, à Paris, un séminaire de débat et de réflexion. Un séminaire présidé par James Galbraith.

Participants : James K. Galbraith - Barkley Rosser - Pierre Jacquet - Christian Chavagneux - Paul Davidson - Bill Black - Lord John Eatwell - Ping Chen - Luiz Carlos Bresser-Pereira - Bernard Lietaer - Claude Gnos - Robert Guttmann - Jan Kregel - Paul H. Dembinski - Pierre Calame - Wojtek Kalinowski - Gilles Raveaud - Ram Argawala - Arnaud Blin - Jacques Fontanel - Thea Harvey - Lucy Law Webster - Alain Parguez

Depuis plus de vingt ans, l’actualité économique est dominée par celle de la finance : crise de la dette, crise russe, crise asiatique, attaques spéculatives successives, et plus récemment chute du dollar, et la crise des subprimes.

Pour remédier à ces secousses déstabilisantes de l’économie mondiale, sont de temps à autres proposées des solutions à la marge : Mettre un peu de transparence par ci, quelques éléments de régulation par là (voir Bâles II) … rares sont les propositions de réforme complète du système monétaire et financier international – SMFI.

En outre, le SMFI n’est que très rarement analysé dans son ensemble, ses conséquences sur l’économie réelle peu évoquées et ses conséquences dans le domaine social et politique exceptionnellement mentionnées, si ce n’est comme les externalités négatives nécessaires d’un système monétaire et financier international jugé efficace, car brassant quotidiennement des milliards de dollars….

La dimension éminemment politique du SMFI semble occultée, pourtant cet ensemble d’arrangements financiers et monétaires n’est pas sans conséquences, sur l’état des relations politiques internationales, sur l’état de la paix dans le monde.

Une rapide mise en perspective historique peut nous permettre de mieux comprendre ce dernier point. A la base du SMFI post seconde guerre mondiale on trouve les accords de Bretton Woods. Y avaient été discutés – bien avant la déclaration de Bretton Woods pour être juste – deux plans : celui de White et de Keynes. C’est celui de l’américain White qui fut retenu. Malgré ce choix Keynes poursuivit tant bien que mal une collaboration non-officielle avec l’américain, investissant toutes ses forces, sa santé même, à l’élaboration d’une nouvelle architecture financière et monétaire internationale. Comment expliquer une telle détermination ?

Principalement, par la traumatisme qu’a pu constituer l’entre-deux-guerres. Un traumatisme partagé par bon nombre d’économistes de sa génération, on pense naturellement entre autres grands noms à celui de John K. Galbraith.

Pour Keynes les raisons profondes de la seconde guerre mondiale sont à trouver dans le traité de Versailles et ses réparations de guerre irréalistes, expression selon ses dires d’une vengeance et d’une humiliation ne pouvant qu’engendrer d’autres guerres toujours plus barbares. On connaît cependant moins l’importance qu’il accordait au lien entre le système monétaire international et la paix.

Keynes était en effet convaincu de l’influence substantielle du SMFI quant à la structuration et la qualité des rapports politiques internationaux. Il s’opposa ainsi farouchement dans les années 1920 au retour de l’étalon-or, un système particulièrement efficace, selon ses propres dires, pour monter les intérêts des nations les uns contre les autres… l’histoire ne l’a pas démenti.

Pour l’économiste britannique, l’objectif du SMFI ne pouvait être réduit à des finalités purement financières et monétaires et se devait bien au contraire d’être subordonné à des exigences politiques et éthiques, notamment au maintien de la paix dans le monde.

Pour aider à des rapports pacifiques entre nations, Keynes estimait ainsi qu’il fallait lutter contre les facteurs de guerre, facteurs qu’il avait pu identifier tout au long de sa carrière et dont les deux principaux étaient l’appauvrissement et l’effet déstabilisant sur les économies nationales d’une forte mobilité des capitaux spéculatifs.

Dans une perspective de relations pacifiques entre Etats, la brique de base de la gouvernance mondiale que constituait le SMFI devait donc participer à la prospérité des peuples. Cette prospérité passait dans l’esprit de Keynes par le plein emploi, la croissance, la stabilité des prix, des politiques sociales généreuses, une répartition équitable des richesses et de la valeur ajoutée, une autonomie nationale des politiques économiques et sociales, et pour ce faire, une condition nécessaire était celle d’une faible mobilité des capitaux spéculatifs.

Pour parvenir à ces résultats, Keynes développa plusieurs idées dans son projet de SMFI, dont celle de monnaie internationale (le Bancor) et de chambre de compensation (UIC), toutes reposant sur une organisation de jeux coopératifs entre Etats, une gestion collective des affaires financières et monétaires, un évincement des rapports bilatéraux au profit d’un multilatéralisme généreux. Ces perspectives constituent les éléments essentiels de la vision keynésienne de l’économie, à savoir une économie assignée à un objectif pacifique puisqu’on évite de créer des tensions inutiles entre pays, que le commerce international y est vu comme un jeu gagnant-gagnant, qu’on élimine ainsi toutes chances de tensions économiques entre nations, en partant du postulat qu’elles peuvent engendrer des tensions d’ordre politique et mettre la paix en péril

Si toutes ses propositions sont loin d’avoir été retenues, Keynes a tout de même réussi en collaboration avec White, à instaurer dans le SMFI de Bretton Woods une faible mobilité des capitaux et des taux de change fixes.

Cependant, comme il l’avait prévu, il n’était pas tenable pour le dollar de jouer le rôle à la fois de monnaie nationale et de monnaie internationale…

Petit à petit, on a donc assisté à une érosion du SMFI, la fin de la convertibilité du dollar en or annoncée par Richard Nixon en 1971, le flottement généralisé des monnaies en 1973, la politique des 3D (décloisonnement, dérégulation, dématérialisation), une succession de crises financières, sans pour autant que des mesures de grandes ampleurs soient établies pour contrecarrer ces évolutions néfastes pour les économies, les sociétés et les hommes… depuis 1973, la finance internationale navigue à vue, régulée par le marché et non plus par les Etats.

S’agit-il pour autant de retourner à une forme de plan Keynes, comme s’interrogeait Bernard Elie, il y a maintenant plus de dix ans ? Notre propos n’est pas de soutenir une telle affirmation, en 60 ans le contexte économique et politique a évolué et ces évolutions doivent être prises en compte, la place des firmes multinationales entres autres, leurs pouvoirs, le dépassement des souverainetés qu’elles opèrent, cependant nous soutenons que le retour à cet esprit et cette vision keynésienne et galbraithienne que nous caractérisons par la subordination de l’économique au politique, la considération de l’économie comme un moyen et non une fin en soi, la volonté de construire une paix durable, le dépassement des souverainetés nationales, la construction d’une coopération multilatérale, est souhaitable sinon cruciale aujourd’hui.

L’architecture financière et monétaire actuelle peut en effet alimenter et cristalliser des tensions inutiles entre nations ou être source potentielle de populismes. Les querelles entre les Etats-Unis et la Chine autour de la sous-évaluation du Yuan en sont l’illustration : Les Etats-Unis voient leur balance commerciale avec la Chine se creuser de manière abyssale depuis plusieurs mois. Les membres du congrès le savent bien, une ré-évaluation du Yuan n’aurait que très peu d’effets sur le rétablissement de l’équilibre de la balance commerciale étasunienne et pourtant… il est toujours bon de dire aux électeurs que le problème est identifié, étranger et déloyal en prime.

Ces tensions financières et monétaires peuvent être aussi prétexte à des relents protectionnistes avec les conséquences politiques que l’on sait… faut-il rappeler les conséquences des replis protectionnistes pendant l’entre-deux-guerres ?

Toutefois le contexte géopolitique de ce début de siècle pourrait malgré tout être idéal pour revenir à des jeux coopératifs et à une gestion concertée des problèmes monétaires et financiers mondiaux. D’un côté, les Etats-Unis déficitaires et fragilisées par la chute du dollar ont tout intérêt à renouer avec une approche multilatérale, voire même avec un plan Keynes, pénalisant les créanciers… de l’autre la Chine, malgré des taux de croissance exceptionnels, et sa nouvelle force de frappe économique, reste un pays en voie de développement qui a beaucoup à gérer en interne, et ne peut encore faire assumer au Yuan le rôle de devise clef …quant à l’Europe, elle a tout intérêt à ne pas être mise à l’écart d’un tel procès et ne peut être insensible aux questions de paix…

Il semblerait que les conditions soient rassemblées pour que la proposition d’un retour au multilatéralisme soit de nouveau audible.

Une opportunité contextuelle à saisir pour penser à nouveaux frais notre système monétaire international, sortir de l’unilatéralisme ou bilatéralisme ambiant, renouer avec une collaboration et une coordination systémique.

Pour tenter de dresser les pistes de réforme du système monétaire international, réfléchir à leur faisabilité économique et politique, l’Initiative Internationale pour Repenser l’Economie en partenariat avec The Economists for Peace and Security ont réuni un groupe d’experts les 16 et 17 juin 2008, à Paris, grâce au soutien de la fondation Charles Léopold Mayer.

Documents joints