Le FMI a-t-il tiré la leçon des crises passées?

L’intervention de Marshall Auerbach lors de la conférence « The Financial Crisis, the US Economy, and International Security in the New Administration », New York, 14 novembre 2008.

par Marshall Auerbach
Langue : français - Traduction : Did the IMF learn from the asian experience?

Je viens du monde de la finance, même si j’ai passé l’essentiel de ma vie à analyser les marchés émergents. J’ai vu la magie de Wall Street opérer dans la plupart des pays où j’ai vécu, notamment en Asie du Sud-Est. A Hongkong tout d’abord, en 1982, où j’ai vu l’index Hang Seng passer de 600 à 1100, puis retomber à 695. J’ai également vu le dollar passer de 650 à 1250, puis le marché singapouro-malais perdre 50% en deux ans. J’ai démarré ma carrière en 1982, mais ma perspective n’est pas du tout la même que si je l’avais entamée aux Etats-Unis à la même époque. Arrivant au début d’un incroyable marché haussier, je me serais certainement dit : « cette politique de dérégulation est absolument géniale ». Aux Etats-Unis, la plupart des gens croyaient alors à l’évangile du marché financier.

J’ai été témoin de nombreuses destructions de capitaux, et j’aurai donc tendance à être très prudent, au cours des prochains mois, lorsque les grandes banques de Wall Street délivreront leurs conseils. Au début de sa présentation, James Galbraith a fait remarquer que la crise financière est en train de se transformer en crise économique, mais la plupart des gens qui proposent des solutions s’appuient sur un argument implicite : si on s’occupe du système bancaire, tout rentrera dans l’ordre. Ils préparent déjà la contre-attaque face à certaines des mesures fiscales que risque de proposer la nouvelle administration. Par exemple, les gens pensent qu’il ne faut pas laisser le gouvernement dépenser trop. C’est la pensée FMI typique, qui domine depuis un quart de siècle.

« Le FMI donne de mauvais conseils depuis un quart de siècle, en défendant les intérêts du secteur financier aux dépens de l’économie réelle."

En 1997, j’étais en Asie du Sud-est et je me rappelle l’époque où les économies de la région ont été confrontées à une crise semblable. Le FMI leur a dit : « Relevez vos taux d’intérêt et réévaluez votre monnaie », le genre de mauvais conseil que n’importe quelle personne raisonnable aurait alors donné. Je me souviens que le professeur Stiglitz eut alors le courage de critiquer le FMI. Par chance, ces pays n’ont pas tenu compte de tout ce que le FMI leur disait. Ils ont lâché la bride à leur monnaie et se sont mis à exporter. Ils ont ensuite commis des erreurs, mais il n’en reste pas moins que le FMI donne de mauvais conseils depuis un quart de siècle, en défendant les intérêts du secteur financier aux dépens de l’économie réelle.

Le FMI a-t-il tiré la leçon de cette expérience ? Quand ces économies ont connu une reprise, le FMI a déclaré : « Nous ne referons plus les mêmes erreurs ». J’ai cependant constaté, lors des discussions avec l’Islande, que l’une des conditions du prêt était de relever les taux d’intérêt, de 12 à 18%, je crois. On peut donc se demander si le FMI a réellement tiré les leçons du passé…

J’ai aussi passé du temps au Japon. Dans les années 1980, le Japon avait une économie bien gérée et extrêmement performante. Tout était réglé comme du papier à musique. Il y avait une inflation faible et une croissance forte. Mais en 1985-86, le département Trésor des Etats-Unis a fait pression sur les Japonais pour qu’ils dérégulent leurs marchés financiers. Les Japonais ont accepté, à contrecœur, mais ils ont fait exactement ce que le Trésor leur demandait et, c’est selon moi ce qui a créé leur économie de bulle. Ils ont perdu le contrôle de leur économie et de leur système de crédit. Vingt-cinq ans après, ils continuent à en subir les conséquences.

Je pense que l’exemple japonais donne une idée assez précise des défis qui nous attendent en Amérique. Pensons à ce qui s’est produit au Japon. Il y a quelques semaines, l’indice Nikkei est retombé à un niveau qu’il n’avait plus atteint depuis 1982. Il n’y aura donc pas de solutions rapides à nos problèmes. Et je pourrais ajouter que le Japon est un pays créditeur, qui dispose d’une considérable réserve d’épargne, ce qui n’est pas le cas des Etats-Unis.

Un autre argument que l’on entend souvent ces temps-ci est qu’il faudrait éviter de trop dépenser, car cela risquerait de provoquer une crise du dollar : les créanciers étrangers pourraient être tentés de retirer leurs capitaux. J’admets que le risque existe, même si une telle option, de la part des Chinois ou des Japonais, reviendrait, sur le plan économique, à déclarer la guerre. Il est tout à fait possible que l’on assiste à une désertion des créanciers du secteur privé, mais je pense que nous ne pouvons pas nous permettre de lésiner sur les moyens, car cela ne ferait qu’aggraver la situation. Mon expérience des marchés émergents m’a enseigné que les économies en pleine hémorragie ont tendance à provoquer la fuite des capitaux davantage que les économies en pleine croissance. J’espère donc sincèrement que le président Obama aura le courage d’introduire le stimulus fiscal dont l’économie américaine a besoin. Il faudra sans doute entre 500 et 600 milliards de dollars. Il faut voir grand, car une réponse timorée ne peut que mener au pire.

J’espère aussi que le président fera preuve de la même audace en matière de régulation. L’idée que la régulation est toujours nuisible est un de ces mythes dont nous ne parvenons pas à nous débarrasser. Depuis un quart de siècle, on a tendance à dénigrer le New Deal, en suggérant qu’il n’a pas été très efficace, et que ce qui a vraiment résolu les problèmes économiques des Etats-Unis, c’est la Deuxième Guerre mondiale. Ce n’est pas du tout ce qu’enseigne l’Histoire, mais le programme néo-libéral repose largement sur un révisionnisme historique, et ce programme a fait beaucoup de mal non seulement aux Etats-Unis mais dans le reste du monde. J’espère que l’arrivée de la nouvelle administration marquera un changement d’approche.

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Traduit de l’anglais par Laurent Bury et revu par Emmanuel Fournier.

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