Notre contrat social consistait à financer la consommation par la dette

L’intervention de Marcellus Andrews lors de la conférence « The Financial Crisis, the US Economy, and International Security in the New Administration », New York, 14 novembre 2008.

par Marcellus Andrews

Nous sommes en pleine crise économique et devons affronter un problème à court terme. Nous avons besoin d’un stimulus puissant et bien ciblé si nous voulons survivre. Mais quand je réfléchis à ce que nous voyons en ce moment, je me dis que le plan de sauvetage ressemble beaucoup à une prise d’otages un peu particulière dans laquelle le ravisseur agirait sous les yeux de la police, qui se contenterait de lui donner toujours plus d’argent. Tout cela est un peu fou…

J’étudie les institutions, les banques, les marchés financiers. J’essaye d’expliquer à mes étudiants des phénomènes que moi-même je comprends à peine. J’essaye de leur dire que nous avons des institutions censées évaluer, gérer et limiter le risque, mais qu’en réalité ces institutions fabriquent du risque et l’amplifient, cela en masquant le risque aux yeux des régulateurs, des marchés et du public. Mes étudiants me disent : « D’après nos manuels, les marchés financiers sont censés attribuer le capital de la façon la plus efficace. Mais toutes les saisies et toutes les faillites, ces maisons vides et ces gens qui se suicident parce qu’ils ont perdu leur emploi et leur logement, tout cela n’indique-t-il pas que le capital a été très mal attribué ? » Et ils s’étonnent que ce soient ceux-là mêmes qui ont si mal attribué le capital qui nous dictent aujourd’hui la marche à suivre…

« Nous avons établi un contrat social qui consistait essentiellement à financer la consommation par la dette.

J’ai beaucoup réfléchi à ces questions et suis parvenu à des conclusions que j’aimerais partager avec vous. Si nous repensons à la façon dont tout a commencé, alors tout ce qui a été dit aujourd’hui me semble parfaitement juste. Mais je pense aussi aux choix de politique économique qu’il y a derrière tout cela : les baisses d’impôts, la dérégulation dans un pays où la majorité des habitants n’avait pas les moyens de s’offrir le rêve américain. Nous avons établi un contrat social qui consistait essentiellement à financer la consommation par la dette. Et nous avons demandé à Wall Street de trouver un moyen de prêter de l’argent en toute sécurité à des gens qui autrement n’auraient pas pu emprunter : les sidérurgistes au chômage de Cleveland, les travailleurs sans diplôme, ceux qui travaillent dans les bodegas du Bronx… Bref, tous ceux qui rêvent d’une grande maison et d’une télé mais qui ne peuvent se les offrir, et qui doivent utiliser leur carte de crédit pour payer leur assurance maladie. Et Wall Street l’a fait.

Nous avons cédé notre pouvoir à des entreprises de gestion financière en demandant aux marchés de résoudre les problèmes sociaux. Quelque part sur le chemin, nous avons oublié que l’entreprise ne fait pas partie de l’infrastructure sociale, et qu’on juge de ses performances, surtout en matière de gestion du risque, selon que nos besoins sociaux sont satisfaits ou non par le recours à diverses formes d’instruments financiers.

Nos constructeurs automobiles sont à présent au bord de la faillite. Nous avons peur de la faillite à cause de ses conséquences économiques et financières à long terme. Nous avons peur pour Bear Stearns parce que, sans Bear Stearns, nous craignons de voir s’écrouler toute la tuyauterie du système financier, et de nous retrouver face à une crise économique. N’est-ce pas une situation proche de la prise d’otages ?

Cela m’a ramené à Charles Lindbloom et à Carl Polanyi, et je me suis demandé quelle était aujourd’hui la place de l’entreprise dans notre société. Dans le système actuel, tel que nous l’avons construit, l’entreprise est un moyen d’accumuler du capital, de réaliser des bénéfices, de gérer notre production ; et d’une certaine manière, nous avons laissé le financement de cette entité prendre le dessus. D’où mon interrogation : quand les problèmes les plus urgents auront été réglés, la tâche la plus urgente ne sera-t-elle pas de s’interroger sur la nature de l’entreprise, de la revisiter de fond en comble ? Qui est-elle, à quoi sert-elle ? Qui sont ses actionnaires ? Comment la finançons-nous de manière à gérer les risques efficacement et à punir ceux dont le comportement menace tout le système ?

Je suis assis à côté de Joseph Stiglitz, l’auteur de tant d’articles et de livres sur ce que les prix peuvent et ne peuvent pas faire, sur les risques que l’on peut prendre et ne pas prendre, sur les externalités négatives et les limites d’une gestion privée des risques. On ne prête malheureusement aucune attention à ce que cet homme écrit. On ne prête également aucune attention au fait que la gestion des risques n’est pas un élément essentiel dans le fonctionnement de nos institutions. Pendant ce temps, forts de leur influence, ceux qui géraient les risques et ont échoué continuent à nous imposer leur vision des choses.

Nos institutions ne peuvent fonctionner sans danger. Notre contrat social néglige délibérément les besoins de la majorité, dans un contexte de déclin des revenus et d’accroissement des inégalités. Nous nous servons des dettes pour accomplir des choses impossibles. Et puis quand tout s’écroule, nous laissons les fautifs dicter leur point de vue pour la reprise et la reconstruction. Cela paraît insensé. Quand la crise actuelle sera passée, il faudra entièrement repenser la nature de l’entreprise et son financement. Elle n’est qu’un outil, et ne doit en aucun cas avoir voix au chapitre en politique.

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Traduit de l’anglais par Laurent Bury et revu par Emmanuel Fournier.

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