« La première fois que j’ai enquêté sur une fraude liée aux subprimes, c’était en 1969 »

L’intervention de Jack Blum lors de la conférence « The Financial Crisis, the US Economy, and International Security in the New Administration », New York, 14 novembre 2008.

par Jack Blum

Mots-clés : finance - crise - banques - Etats-Unis - fraude

J’ai tout d’abord un aveu à vous faire : je n’ai jamais suivi aucun cours d’économie, ce qui fait de moi un orateur plutôt inhabituel dans ce genre de colloque. Mais j’ai derrière moi quarante ans d’enquêtes sur les fraudes et les crimes financiers. Cela va sans doute vous étonner : la première fois que j’ai enquêté sur une fraude liée aux subprimes, c’était en 1969. Une centaine de personnes avaient alors été mises en prison. A l’époque, le sénateur Hart, alors président de la sous-commission anti-trust, m’avait demandé de déterminer pourquoi les villes étaient vidées, pourquoi les maisons étaient saisies puis brûlées. Et nous avons découvert que les banques abandonnaient les prêts ordinaires, qu’elles essayaient de transformer en prêts FHA1, pour les vendre ensuite à Fannie Mae et Freddie Mac, qui les revendaient à leur tour sous forme titrisée à des sociétés de courtage. Parmi ces sociétés de courtage, beaucoup ont fait faillite parce qu’entre temps, les titres en question avaient été baptisés du nom de pass-through (« passe-droit ») – les courtiers au chômage, quant à eux, allaient bientôt porter celui de pass-outs (« trépassés »).

Mais, direz-vous, depuis 1969, pourquoi n’avons-nous pas remédié au problème, puisque nous en avions connaissance ? La réponse est que le lobby le plus puissant au Congrès est celui des agents immobiliers, des banquiers et des entrepreneurs. Il n’y avait donc aucun espoir de réforme par la commission bancaire.

Cette anecdote n’aurait qu’un intérêt historique si l’une des entreprises que nous avons mises en cessation d’activité ne s’appelait pas Eastern Services Corporation, et que les propriétaires, Monsieur et Madame Bernstein, n’avaient pas un fils qui a échappé aux poursuites. En 1989, j’ai appris en lisant le New York Times, qu’il avait été poursuivi à son tour pour des raisons similaires, mais qu’il opérait à une tout autre échelle. J’ai eu l’impression de me retrouver vingt ans en arrière.

Alors quand j’ouvre le même journal et que je lis toutes ces histoires de saisies, avec en illustration, récemment, la photo d’une rue de Boston, j’ai presque la nausée, parce que je me rappelle que c’est une rue où la sous-commission anti-trust m’avait envoyé en 1969. Les germes du désastre financier auquel nous assistons sont là depuis au moins vingt ans.

Plutôt que de faire l’inventaire de tous les signes avant-coureurs de la crise, je voudrais parler des mesures à prendre, de ce qui se joue à travers la régulation, et expliquer pourquoi ceux qui ont envie de trouver une solution doivent pénétrer au cœur des institutions, comprendre comment elles fonctionnent et pourquoi elles sont en panne.

Il faut d’abord avoir à l’esprit que dans notre économie mondialisée, il existe quatre-vingt-dix juridictions qui n’ont pas de droit commercial. Il est ainsi possible de créer une entreprise dans laquelle la direction est dégagée de toute obligation : elle n’a pas de responsabilité fiduciaire, n’a aucune idée du travail accompli, et il n’existe aucune trace des activités de l’entreprise.

Pour dire les choses brutalement, ces pays offrent à toutes les institutions financières du monde un endroit où cacher leurs saletés. Et elles ne s’en privent pas. Beaucoup de ces institutions ont l’art de ne pas faire apparaître sur leur bilan ce qui se passe vraiment. Par exemple, à l’heure qu’il est, si les marchés de crédit sont gelés, c’est parce que toutes les institutions financières savent ce qu’elles ont caché, et qu’elles savent également que toutes leurs contreparties ont dissimulé des choses semblables aux mêmes endroits. Mais comme elles ne savent pas quoi précisément, elles préfèrent ne pas traiter avec elles.

On ne peut pas diriger un système bancaire régulé sans savoir ce qui s’y passe. Cela suppose que les régulateurs puissent y voir clair et aient une idée précise des implantions de chaque institution. Mais nous n’avons pas de système capable d’offrir une telle vision d’ensemble. Après Enron (encore un avertissement qui annonçait la catastrophe à venir), quand nous avons découvert quelque trois-cents entités offshore, quelqu’un aurait pu dire : « C’est intolérable ». Mais non, c’est le contraire qui s’est produit : les banques ont trouvé que c’était une idée géniale, et elles ont inventé les SIV2.

Cette situation me paraît invivable. La régulation ne nous permettra pas de résoudre nos problèmes dans un système où l’on peut recourir aux arbitrages pour contourner les règles et s’installer dans des pays sans régulation. Ça ne peut pas marcher.

« UBS, pour rassurer ses clients, mettait en avant ses relations avec le monde politique américain. »

Ce problème présente une autre facette, tout aussi funeste : en délocalisant leurs activités à l’étranger, ces institutions ont injecté des stéroïdes à leurs produits financiers spéculatifs, car ils les ont ainsi soustraits à l’impôt. Et personne ne s’en est vanté. Si vous avez des doutes sur l’ampleur de l’évasion fiscale, lisez le Wall Street Journal d’hier : le plus haut responsable de la banque privée UBS a été arrêté parce que la banque gérait dix-neuf mille comptes non déclarés pour le compte de clients Américains. Et le pire est qu’UBS, pour rassurer ses clients, mettait en avant ses relations avec le monde politique américain.

Il faut replacer cette affaire dans son contexte. Combien d’argent y a-t-il sur ces 19 000 comptes ? Environ vingt milliards de dollars. Ces vingt milliards de dollars peuvent en rapporter à UBS deux cents millions par an. UBS avait des obligations pour un montant de quatre fois supérieur au PIB de la Suisse, et avait besoin de quarante milliards de dollars pour continuer. La banque centrale suisse ne pouvait pas les lui fournir ; elle a dû se tourner vers la Fed parce que, sur le marché, un franc suisse a à peu près la même valeur qu’un kleenex usagé sur un quai de métro. Au lieu d’exiger d’UBS qu’elle livre des noms ou qu’elle joue la carte de la transparence, la Fed n’a réclamé aucune contrepartie, considérant que ce n’était pas elle, en tant que banque centrale, de jouer un rôle de régulation. Tout cela ne peut plus durer.

Comment la régulation fonctionne-t-elle au sein des institutions financières ? Toutes ont un service de gestion des risques animé par des personnes censées savoir ce qui se passe à l’intérieur de l’entreprise. Il y a bien parmi elles quelques personnes qui savent ce qui s’y passe vraiment, mais elles savent aussi ce qu’il faut éviter de dire – en particulier à son patron – si l’on souhaite pouvoir faire carrière. Les gens qui travaillent à la gestion des risques ou à la conformité me font penser à ces gens qui dans les cirques, suivent les éléphants pour balayer les crottes. Et à moins que le gouvernement ne vienne à leur secours au moyen d’une régulation renforcée, leur rôle restera purement décoratif.

Et que fait le gouvernement, dans tout ça ? Il est sous anesthésie générale. Regardez les quatre derniers cycles électoraux, regardez les entreprises qui financent les deux partis et toutes les campagnes présidentielles. Le sujet est beaucoup trop complexe pour que les gens ordinaires puissent en cerner les enjeux. Quant aux membres du Congrès, ils en savent à peine plus ; et si leurs bailleurs de fonds leur disent que tout va bien, pourquoi les contrediraient-ils ?

Il faut tirer le gouvernement de cet état léthargique. Le seul moyen d’y arriver serait de revenir à ce qui s’est passé dans les années 1930, quand une commission a été créée et confiée à un juge, Ferdinand Pecora. La commission avait pu étudier en détail ce qui s’était passé : qui était en cause, comment les manipulations avaient été effectuées, quels étaient les problèmes qui se posaient. Et c’est grâce à son travail que nous avons obtenu une législation très spécifique. Il nous faut aujourd’hui une commission équivalente, car rien ne changera si le public ne comprend pas, et si toute la lumière n’est pas faite sur l’ampleur de la manipulation, sur l’absurdité de certains instruments financiers, et sur ces prospectus de quatre cents pages qui ne voulaient rien dire, mais auxquels la SEC3 n’a pas opposé son veto parce que quelqu’un a décrété qu’ils ne concernaient pas à proprement parler des instruments financiers.

Il y a un autre point qu’il me paraît important de souligner : je veux parler de la faiblesse des régulateurs face à la complexité et à la taille des institutions financières. Les agences de régulation embauchent bien souvent des jeunes qui sortent tout juste de leur fac de droit ou de leur école de commerce ; ils font partie de nos meilleurs étudiants mais ignorent tout des institutions et des instruments financiers qu’ils sont censés surveiller. J’en ai vu essayer de comprendre ce qui se passait, jusqu’à devenir fous. Le plus déprimant était la facilité avec laquelle ils perdaient les pédales. Et au moment où ils commençaient à comprendre, ils trouvaient un bien meilleur emploi. C’est une des raisons pour lesquelles notre système de régulation ne fonctionne pas.

Nous devons aussi nous attaquer à la loi. On le voit constamment en droit fiscal : des juristes ingénieux s’efforcent d’interpréter les textes, rédigent des avis, et tout cela modifie notre compréhension des règles de l’IRS4, qu’il faut donc corriger ensuite. C’est un jeu qui ne s’arrête jamais. Il dure depuis quarante ans dans le secteur boursier. Si vous m’expliquez qu’un contrat d’échange de risque de défaut (credit default swap) n’est pas un contrat d’assurance, je vous renvoie à toute une série d’interprétations et d’avis à ce sujet. Peut-être faudrait-il alors créer des brochures spécifiques ? Difficile d’y comprendre quoi que ce soit quand on n’est pas du métier…

L’une des priorités reste cependant de régler les problèmes d’arbitrage qui se posent, dans le cadre de la mondialisation, entre les différentes juridictions et les différents droits nationaux. Nous devons nous faire une idée de ce qui se passe vraiment en matière de responsabilité, afin de mettre fin à cette situation où personne n’est responsable et où personne ne sait ce qu’il doit aux autres. Il faut également donner aux départements de gestion des risques, dont on attend qu’ils puissent parfois dire « non », des moyens adaptés à leur mission. Au risque de paraître trivial, ce n’est pas avec un balai et une pelle qu’ils parviendront à se faire entendre.

1 Prêt assorti d’une assurance fournie par le biais de la Federal Housing Administration (FHA).

2 « Structured Investment Vehicle », fonds à haut risque qui se refinancent à court terme.

3 La Securities and Exchange Commission (SEC) est l’organisme fédéral chargé de réglementer et de contrôler les marchés financiers.

4 L’Internal Revenue Service (IRS) est l’agence du gouvernement des États-Unis qui collecte les impôts et fait respecter les lois fiscales.

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Traduit de l’anglais par Laurent Bury et revu par Emmanuel Fournier.

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