Cette finance frauduleuse que l’on ne veut pas voir

L’intervention de Bill Black lors de la conférence « The Financial Crisis, the US Economy, and International Security in the New Administration », New York, 14 novembre 2008.

par William K. Black

On m’a demandé de parler d’architecture financière, mais cela n’a de sens qu’en fonction de l’environnement où doit se situer cette architecture. Permettez-moi d’élargir le débat pour inclure aussi l’environnement. On en revient au vieux proverbe : la catastrophe ne vient pas des choses dont on ne sait rien, mais des choses dont on sait qu’elles sont fausses.

Prenons l’exemple de la fraude. Même dans une assemblée comme celle-ci, on évite d’employer ce mot. Dans le célèbre article de George Akerlof5, tous les exemples sont des exemples de fraude, mais le mot n’est jamais utilisé. Akerlof est revenu sur la question dans son article sur le pillage, pour lequel il a obtenu le prix Nobel6, mais cet article n’est pratiquement jamais cité par les gens qui abordent la crise, bien que ce soit l’un des textes les plus pertinents de toute la littérature économique.

Quoi qu’il en soit, nous avons une théorie qui nous dit que la fraude ne peut pas exister. Si l’on suit cette théorie, la fraude ne peut pas exister, car s’il y avait fraude, les marchés cesseraient d’être efficaces. Or ils le sont… On peut certes objecter qu’il y a eu mille inculpations pour délit d’initié lors de la débâcle des Savings and Loan7, mais à en croire certains, ce ne serait qu’un détail ne méritant pas que l’on s’y attarde.

Depuis septembre 2004, le FBI a pourtant signalé une « épidémie » de fraude sur les prêts. Et des agences de notation comme Fitch ont examiné de petits échantillons et découvert un taux de fraude supérieur à 40% sur le marché des subprimes. Nous sommes donc face à un problème grave dont on ne parle pas, et que l’on ne se donne pas les moyens de combattre. Il n’y a que deux cents agents du FBI pour enquêter sur un demi-million de fraudes par an !

On peut parler d’architecture tant que l’on veut, mais tel est l’environnement. Peu importe l’architecture qu’on adopte, elle ne fonctionnera pas dans ces conditions.

Jusqu’à présent, nous avons donc fait comme si la fraude n’existait pas ; même lorsque nous avions connaissance de cas avérés, nous ne prenions pas la peine d’en parler dans nos articles. Si vous consultez la base de données du Social Science Research Network, vous trouverez peut-être sur le sujet une note en bas de page ici et là, mais sans aucune donnée chiffrée.

La première chose que nous pensions vraie, mais qui ne l’était pas, c’est qu’il n’existe pas de fraude : il ne pouvait en aucun cas s’agir d’une variable économique à part entière.

La seconde, c’est que la régulation ne marche pas. C’est même devenu ce que les sociologues appellent une « prophétie auto-réalisatrice ». Tous les gens de pouvoir ont fini par croire que la régulation était inutile et inefficace ; les membres de l’administration Bush n’ont eu aucune difficulté à le démontrer.

Nous pensions enfin qu’il n’y avait pas lieu d’interdire une pratique dès lors qu’elle pouvait se révéler lucrative, et ce même si elle pouvait avoir des conséquences désastreuses.

Une remarque en passant : on entend parfois dire que peu de défauts ont été constatés sur les CDO (collateralized debt obligations). Je voudrais rappeler une chose : ils ont été conçus pour cela, et cela ne signifie pas qu’ils ne perdent pas de leur valeur, comme cela s’est d’ailleurs produit dans bien des cas.

Bill Cosby a dit un jour qu’il y avait beaucoup de choses dans la vie qui restaient absolument inexplicables sans invoquer le hasard. Vous souvenez-vous de l’histoire du général Washington et du général Cornwallis qui jouent à pile ou face ? Washington gagne, comme vous pouvez-vous en douter, et pose les conditions suivantes : « Nous aurons les fusils, le camouflage, et nous vous tirerons dessus, cachés derrière les arbres, pendant que vous avancerez en longues rangées avec vos mousquets et vos uniformes rouges ». Cette histoire donne une assez bonne idée de la façon dont la régulation – ou l’absence de régulation – a été conçue.

Que dit la théorie dominante ? Premièrement, que la réputation fait tout, et que les conflits d’intérêt ont par conséquent peu d’importance. La littérature spécialisée affirme qu’il est bon de pratiquer l’enrichissement personnel aux dépens de l’entreprise. C’est également une bonne chose que les responsables de l’audit soient aussi consultants, car cela renforce leurs compétences. Alan Greenspan était le grand avocat de cette idée. Relisez ses discours, qu’on peut trouver sur le site de la Réserve Fédérale, et vous y trouverez une ode à la réputation, la réputation qui triomphe de tout.

Deuxièmement, la discipline du marché supprime tout besoin de régulation. La régulation serait même contre-productive, car elle affaiblirait la motivation en faveur de la discipline du marché. Si l’on suivait cette injonction, on devrait par exemple encourager la dette subordonnée et en faire un des piliers de la régulation. Combien de gens dans cette salle ont travaillé comme régulateurs ? Combien ont enquêté directement sur ces choses-là ? Je n’en ai encore jamais rencontré qui ait pu me démontrer qu’un créancier subordonné avait empêché une seule de ces fraudes. Et je me suis intéressé de près à la question.

La même philosophie a servi à justifier les rémunérations les plus excessives, mais également à abroger le Glass-Steagall Act8 : on a dérégulé le secteur bancaire pour être en mesure, dans un contexte de concurrence internationale, de rivaliser avec le modèle de banque universelle des Allemands.

En cas de problème, on vante généralement les vertus de l’action corrective. Comme nous mandatons aujourd’hui par décret, les régulateurs arrivent rapidement, et des firmes comme Washington Mutual ou Wachovia sont fermées sans attendre que les pertes soient trop considérables. Bien entendu, on ne parle jamais de fraude comptable. L’action corrective ne s’appuie que sur les chiffres disponibles, y compris si ceux-ci proviennent d’une fraude comptable. Il faut garder à l’esprit les motivations de ceux qui se lancent dans une telle fraude. Celle-ci permet à l’institution de devenir – en apparence du moins – la plus rentable du pays ; elle permet également de verser des compensations énormes et, d’une manière qui réduit spectaculairement les risques de poursuites, de convertir les actifs de la société en bénéfices personnels à travers les mécanismes habituels (dividendes, plus-values sur stocks, etc.).

En théorie, nous disposions, avec la Federal Deposit Insurance Corporation, d’une institution permettant de garantir les dépôts bancaires. Mais celle-ci n’intervient qu’auprès des banques dont les fonds propres sont insuffisants – ce qu’elles seront toujours tentées de cacher, au besoin en pratiquant la fraude comptable.

Selon le président Bush, tout le problème venait d’une régulation démodée, dont les exigences en matière de fonds propres étaient insuffisantes. Mais Bâle II avait été spécialement conçu pour les assouplir, en particulier pour les établissements détenant de grandes quantités d’actifs hypothécaires. Les banques avaient également été encouragées à utiliser des modèles propriétaires pour évaluer leurs actifs, même si tout le monde savait que cela nous menait droit au désastre. Notre pays n’est donc pas seul concerné. Nous avons contaminé le reste du monde avec une théorie économique contestable. Aux Etats-Unis en tout cas, la concurrence et le laxisme des agences de régulation ont incité à toujours moins de contrôle au niveau fédéral. Et nous avons empêché d’agir tous les Etats qui essayaient de lutter contre les pratiques les plus douteuses, en matière de prêt notamment.

Les fraudes les plus audacieuses ont créé des trous noirs dans la réglementation. Le cas le plus célèbre est celui d’Enron, qui grâce à son cartel, a provoqué une crise de l’énergie en Californie. Souvenez-vous de ce qui s’est passé. Le PDG d’Enron, Ken Lay, a réussi à rencontrer le vice-président des Etats-Unis pour le conseiller et s’opposer à tout effort visant à lutter contre la hausse des prix. Et le lendemain, le vice-président Cheney, reprenant la plupart des suggestions de Ken Lay, a encouragé la Federal Energy Commission à ne prendre aucune mesure en faveur de la Californie.

J’ai pris des notes lors de l’entrevue des Keating Five9. En quoi a consisté l’intervention des régulateurs, dans ce cas précis ? Une fois de plus, ils se sont laissé abuser par l’apparente légitimité de leurs interlocuteurs et par le fait que leurs sociétés affichaient des bénéfices record. La Lincoln Savings déclarait être la société de prêt la plus rentable d’Amérique. C’est facile, quand on a recours à la fraude comptable…

Une dernière remarque, pour finir : les meilleures règles seront inefficaces si vous avez des dirigeants d’entreprise qui ne croient pas à l’utilité de la régulation. Vous rappelez-vous de James Gilleran, que le président Bush avait mis à la tête de l’Office of Thrift Supervision (bureau de surveillance des caisses) ? Il était venu à une conférence de presse muni d’une tronçonneuse et du registre fédéral pour montrer que son objectif était de mettre fin à toute régulation !

En résumé, il faut avoir une réflexion qui aille au-delà de la simple structure régulatrice. Le FBI ne peut à lui seul enquêter sur tous les cas de fraude. C’est lui qui signale les cas suspects. C’est lui qui identifie les pourvoyeurs, les points faibles des systèmes incriminés. Nos équipes participent aux grands jurys afin que ceux-ci soient efficaces ; nous sommes à la fois leurs témoins et leurs experts. Supprimez tout cela, et le secteur se trouve décriminalisé de facto.

5 George A. Akerlof, « The Market for ‘Lemons’: Quality Uncertainty and the Market Mechanism », The Quarterly Journal of Economics, vol. 84, n° 3 (août 1970), 488-500.

6 George A. Akerlof et Paul M. Romer, « Looting : The Economic Underworld of Bankruptcy for Profit », avril 1994. NBER Working Paper n° R1869.

7 Référence à la crise des institutions financières communautaires dans les années 1980.

8 Loi de 1933 qui créait une distinction rigoureuse entre banques de dépôt et banques d’investissement, et qui a été abrogée le 12 novembre 1999 par le Financial Services Modernization Act.

  •  

Traduit de l’anglais par Laurent Bury et revu par Emmanuel Fournier.

 

9 En 1987, en pleine crise des Savings and Loan, cinq sénateurs ont rencontré les régulateurs fédéraux, à la demande de Charles Keating, le directeur de la Lincoln Savings and Loan Association. « Jusque-là, la débâcle de ces agences était restée confidentielle ; c’est l’entrevue des Keating Five qui en a fait l’un des plus grands scandales politiques et financiers de l’histoire des Etats-Unis (même si les crises financières actuelles s’avèrent encore pires) ». William K. Black, « The Keating Five Legacy », 9 avril 2008, disponible sur www.ourfuture.org/progressive-opinion/keating-five-legacy

Sur le même sujet