S’inspirer des banques canadiennes

L’intervention de Barkley Rosser lors de la conférence « The Financial Crisis, the US Economy, and International Security in the New Administration », New York, 14 novembre 2008.

par Barkley Rosser, Jr

J’aimerais aborder cinq points, dans un esprit assez semblable à celui des deux précédentes interventions, où il était question de lutter contre la fraude. Mon premier point aura pour objet la création de nouvelles institutions. Le deuxième, la lutte contre les bulles. Le troisième, la terrible pratique du « mark to market1 ». Dans le quatrième, je me pencherai sur les problèmes de l’immobilier. Enfin, pour finir, je dirai quelques mots à propos des banques les plus sûres au monde, les banques canadiennes.

Concernant la création de nouvelles institutions, je voudrais commencer par une mise en garde. Nous traversons une crise formidable. Nous en profitons tous à des degrés divers, ceux du moins qui n’ont pas été ruinés, car c’est l’occasion d’introduire toutes sortes de nouveautés. Mais même dans une situation comme celle-ci, notre capital politique est limité. Que devons-nous faire ? Plutôt que de créer de nouvelles institutions, je pense qu’il faut tenter d’instaurer de bonnes règles, de bonnes régulations, et les mettre entre les mains de gens compétents. Je ne citerai aucun exemple, plusieurs ont été cités au cours de nos discussions. Mais la plupart des actions qui ont été proposées peuvent être accomplies dans le cadre des institutions existantes. Comme l’a souligné James Galbraith, nous disposons de toute une série d’institutions créées lors du New Deal ou à l’époque de la Grande Société de Lyndon B. Johnson. Beaucoup sont moribondes, ou du moins peu actives ; leurs dirigeants étaient mauvais, et certains corrompus. Mais mieux dirigées et avec de nouvelles règles, elles permettraient de mettre en œuvre beaucoup des propositions très judicieuses qui ont été avancées aujourd’hui.

Créer de nouvelles institutions ne résout pas tout et peut même mener à un beau gâchis. Il y a quelques années, une restructuration colossale a eu lieu au Département de la sécurité intérieure. Elle était censée être la clef de tous nos problèmes. On a réuni plusieurs agences pour créer une nouvelle entité chargée d’empêcher les terroristes étrangers d’entrer sur le territoire. Mais quand les ouragans ont frappé La Nouvelle-Orléans, nous avons découvert que la Federal Emergency Management Administration (FEMA) dépendait du Département de la sécurité intérieure, et que celui-ci se moquait bien des ouragans. Nous ne pouvions donc pas compter sur l’aide de la FEMA.

N’allez pas croire pour autant que je sois totalement hostile à la création de nouvelles entités. Prenez par exemple la Homeowners Loan Corporation (HOLC) de Paul Davidson, qui est une création des années 1930. C’est une institution utile, dont nous avons besoin, et qui pourrait très bien être intégrée au Département du logement et du développement urbain.

On a aussi évoqué, surtout pour les CDS (credit default swaps), la nécessité d’une bourse centrale pour que ces contrats ne soient plus échangés aux guichets. Cela offrira plus de transparence, nous saurons combien il en existe, et j’ai l’impression que c’est quelque chose de vraiment nécessaire. Mais cela pourrait sans doute également être mis en œuvre dans le cadre de la Commodity Futures Trading Corporation, ou même d’un autre organisme. Moins nous créerons de nouvelles entités, mieux nous nous porterons. La structure institutionnelle doit se limiter au strict minimum.

J’en viens à mon deuxième point, la lutte contre les bulles. J’ai abordé le sujet, ainsi que d’autres dont nous parlons aujourd’hui, avec de nombreux collègues, certains très favorables au libre marché, et c’est sur celui-ci que j’ai rencontré le plus de résistances. Il est vrai que c’est une question très délicate. Je commencerai par une série d’avertissement, et avancerai ensuite quelques suggestions.

Il y a eu par le passé quelques efforts en ce sens, et certains ont été absolument désastreux. Il y a en tout cas un outil dont il ne faut se servir en aucun cas : les taux d’intérêt. C’est un instrument beaucoup trop puissant. Pourquoi la Réserve fédérale n’a-t-elle pas eu une politique monétaire expansionniste quand la bourse s’est effondrée en 1929 ? Parce qu’elle a essayé de chasser la bulle en appliquant cette méthode. Elle y est parvenue, mais nous avons eu la Grande Dépression.

A propos, à quoi reconnaît-on une bulle ? C’est parce que la réponse n’a rien d’évident qu’Alan Greenspan s’opposait à la lutte contre les bulles. Rétrospectivement, on s’est beaucoup moqué de lui. « Pourquoi n’a-t-il rien fait ? », s’est-on demandé. Et je pense en effet qu’il aurait dû faire quelque chose. Mais beaucoup de gens ont oublié qu’à l’occasion d’une vague tentative pour calmer le jeu, il s’était couvert de ridicule. Ce fut son fameux discours de 1996 nous mettant en garde contre l’exubérance irrationnelle. Les marchés ont chuté le lendemain, puis sont repartis de plus belle ; et je ne suis pas sûr que le dollar soit retombé aussi bas depuis.

Greenspan déteste passer pour un imbécile. Et comme cette fois-là, il a vraiment eu l’air d’un imbécile, il a décidé qu’il ne ferait plus rien pour lutter contre la bulle. Il y a à ce sujet des disputes théoriques dans lesquelles je ne veux pas entrer ici. Je pense cependant que le Council of Economic Advisors est l’organisme qui devrait en conserver une trace. A eux de déterminer s’il y a des bulles sur certains marchés.

Comment devrions-nous réagir ? Il nous faut toute une gamme de politiques souples et d’agences pour les mener à bien. Notre réaction dépend en fait de la bulle : chaque bulle a son propre parcours. Certaines enflent, puis éclatent tout à coup (c’est surtout le cas pour les biens de consommation). D’autres mettent plus de temps à se former et se dégonflent progressivement (les bulles immobilières en particulier). D’autres enfin passent par une période de détresse financière (c’est la forme la plus courante) : elles enflent, connaissent une sorte de déclin, et finissent par éclater. C’est ce qui s’est passé sur le marché du crédit et des produits dérivés. Le sommet a été atteint en août 2007, l’effondrement a eu lieu le 17 septembre 2008, soit treize mois plus tard. Je vous recommande vivement l’excellent livre de Charles P. Kindelberger, Maniacs, Panics, and Crashes. Kindelberger montre que, historiquement, 37 bulles sur 47 correspondent à ce modèle.

Notre réaction dépend donc du type de bulle, puisqu’on peut s’y attaquer de plusieurs manières. Je pense que nous avons aujourd’hui besoin d’approches innovantes. Nous avons fait une erreur au moment de la bulle pétrolière : nous aurions dû vendre le pétrole dont nous disposions, plutôt que de le garder pour constituer une réserve stratégique.

Nous avons en tout cas des organismes adaptés pour toutes les bulles qui concernent des marchés spécifiques. Si une bulle se forme sur le marché des produits agricoles, c’est au Département de l’agriculture de définir des moyens ciblés, en évitant d’utiliser des instruments trop puissants qui frapperont l’économie tout entière. Je sais bien que ces propositions sont difficiles à admettre et sujettes à controverses, mais je pense qu’il faut essayer.

Quant à la règle du « mark to market », je ne pense pas avoir besoin de m’attarder sur son caractère néfaste. Nous avons forcé les banques à vendre des actifs pour lever des capitaux. Quand la valeur des actifs baisse, la vente qui s’ensuit entraîne ces valeurs encore plus bas. C’est donc une règle naturellement déstabilisante.

La question est très complexe. Le « mark to market » a été introduit à la suite des accords de Bâle II, en réponse aux exigences de capitalisation imposées aux banques. J’en ai discuté avec de nombreux comptables, qui y sont dans l’ensemble attachés. Comme Il y a des arguments valables en faveur de la règle du « mark to market », personne ne veut s’en débarrasser. On essaye plutôt de la contourner, comme cela se fait par exemple en Allemagne. Quand une banque allemande promet de garder un actif jusqu’à échéance, elle a le droit de l’évaluer au prix qu’elle l’a payé, ou au prix qu’on lui en donnera. Certains actifs échappent donc à la règle sans que celle-ci soit pour autant remise en cause. Comme certains l’ont fait remarquer, pour pouvoir déroger à la règle, la banque doit faire une promesse. Mais comment l’obliger à tenir sa promesse ? Vaste débat…

Il existe un second moyen de contourner la règle. Le « mark to market » repose en grande partie sur l’évaluation au jour le jour. Mais admettons que votre financement repose sur des valeurs à long terme ; vous pouvez vous fonder là-dessus. Dans les deux cas, l’objectif est le même : il s’agit d’aplanir les difficultés, sans entraîner de volatilité.

Un mot à propos de l’immobilier. On s’est beaucoup interrogé sur la façon d’aider les gens menacés de perdre leur logement. Comment éviter que leur maison soit saisie et mise en vente contre leur gré ? Certains ont proposé de créer des chèques-saisie. Ces chèques seraient répartis en fonction des revenus, et pourraient être utilisés pour rembourser un crédit en cas de difficultés. Cela ne serait pas sans poser quelques difficultés, mais l’idée me paraît intéressante.

Une autre idée intéressante concerne ce que l’on appelle le prêt hypothécaire participatif. C’est quelque chose qui a déjà été pratiqué : on renégocie un prêt de façon à permettre au prêteur de pouvoir obtenir une part sur toute plus-value ultérieure. Cela devrait faciliter la renégociation de nombreux prêts.

On peut faire de nombreuses objections. Beaucoup de gens pensent, et je suis assez d’accord, que la crise des subprimes se poursuivra tant que les prix de l’immobilier baisseront – et nous ne sommes sans doute qu’à mi-parcours ; je dirais que nous avons encore deux années de déclin devant nous. Nous avions un immense château de cartes construit sur des prêts à risques qui cèdent les uns après les autres. Tant que les prix de l’immobilier continueront à baisser, les subprimes continueront à faire des ravages. C’est la raison pour laquelle beaucoup de gens veulent empêcher les prix de baisser.

Il y a beaucoup à dire à ce sujet, mais je pense néanmoins me situer dans le camp de ceux qui pensent qu’il vaut mieux que les prix de l’immobilier continuent de baisser. Qui a envie de logements chers ? Les gens qui possèdent leur propre maison et qui veulent s’en servir pour emprunter. Mais il y a tous les autres, qui essayent d’entrer sur le marché. Pour tous ceux-là, la baisse des prix sera bénéfique.

Je vous avais dit que je vous parlerais des banques canadiennes. Ces banques sont lourdement capitalisées, très conservatrices, et elles ne font pas faillite. Elles sont efficaces. Leurs régulations sont simples, mais elles fonctionnent. Nous devrions nous y intéresser de plus près.

Il y a une dernière chose que je voulais vous dire : je ne suis pas d’accord avec Bill Black quand il parle de ressusciter le Glass-Steagall Act. Nous n’en avons pas besoin.

1 Comptabilisation au prix du marché, règle qui oblige les entreprises à inscrire dans leurs comptes la valeur de leurs actifs en temps quasi réel, dès que leur valorisation s’écarte d’une variation considérée comme normale.

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Traduit de l’anglais par Laurent Bury et revu par Emmanuel Fournier.

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