Réformer la monnaie internationale

L’intervention de Paul Davidson lors de la conférence « The Financial Crisis, the US Economy, and International Security in the New Administration », New York, 14 novembre 2008.

par Paul Davidson

Je voudrais pour commencer citer les dernières lignes d’un livre que j’ai publié en 2007 sur John Maynard Keynes : « Quand la Grande Dépression frappera l’économie mondiale (ce n’est qu’une question de temps), alors peut-être les économistes redécouvriront-ils le système analytique de Keynes qui a contribué à l’âge d’or de l’après-guerre. Pour Keynes, cependant, ce ne sera qu’une victoire à la Pyrrhus ». Je ne pensais pas que la crise allait frapper aussi vite.

Très souvent, quand on leur demande sur quoi porte la théorie de Keynes, beaucoup de gens répondent : « sur les salaires nominaux ». Si vous leur faites remarquer que Keynes n’a jamais présenté sa théorie de cette façon, ils se rattrapent généralement en invoquant le piège à liquidité. Keynes affirme pourtant dans sa Théorie générale qu’il n’existe rien de ce genre. Il existe une autre idée reçue à propos de Keynes : celle selon laquelle l’international serait absent de son œuvre. Ce qui est totalement faux : la Théorie générale contient en fait quinze passages dans lesquels Keynes explique comment la théorie évoluera dans un contexte d’économie ouverte. Et bien sûr, nous avons tout son travail sur Bretton Woods… Keynes a également écrit un essai intitulé « De l’autosuffisance », où il affirme que la loi de l’avantage comparatif ne permet pas de comprendre les modèles d’échange actuels. Il n’y a avantage comparatif que si vous disposez de ressources naturelles, ou de richesse liée au climat - évidemment, on ne va pas en Islande pour bronzer… Mais pour le reste, tant que le capital circule librement à travers les frontières, c’est l’avantage absolu, et non l’avantage comparatif, qui détermine le modèle d’échange.

Supposez que la Chine ait construit en Californie une usine sans règles de sécurité, qui embauche des enfants, qui pollue l’atmosphère, où l’on travaille de 45 à 60 heures par semaine pour des salaires dérisoires. Le droit américain empêchera toute transaction avec cette usine (tout en autorisant, et l’on peut s’interroger à ce sujet, les transactions avec l’usine en tous points semblables qui sera installée en Chine). Pourquoi avons-nous créé une législation contre le travail des enfants ? Pas parce que les enfants ne veulent pas travailler, ou parce que leurs parents ne veulent pas qu’ils travaillent, mais parce que nous trouvons barbare de faire travailler des enfants de moins de quatorze ans. Bref, nous considérons qu’il y a des limites à l’autorégulation.

Keynes a passé dix ans à essayer de comprendre ce qui ne fonctionnait pas dans la théorie classique. Il savait, grâce au Traité de Versailles, que quelque chose ne fonctionnait pas, mais il ne savait pas quoi. Il a donc redéfini les mots que l’on utilise en économie. Rappelez-vous : dans la théorie classique, l’épargne, c’est la préférence donnée au temps. On achètera un bien demain plutôt qu’aujourd’hui, et le fabricant, le sachant, investira de façon à disposer des équipements nécessaires pour pouvoirs répondre en temps voulu à la demande. A cette conception, Keynes en oppose une autre : à ses yeux, l’épargne est une autre façon de consommer, marquée par la préférence donnée aux actifs liquides.

Keynes a aussi écrit tout un chapitre sur les « Propriétés essentielles de l’intérêt et de la monnaie », dans lequel il explique que tout actif liquide a deux propriétés essentielles : a) tout ce qui est liquide ne peut être produit dans le secteur privé par le recours à la main d’œuvre ; b) même si le prix de l’actif liquide augmente, aucun produit industriel ne pourra lui servir de substitut. D’où le phénomène du chômage.

Cela vaut également, sur le plan international, pour les marchés financiers : selon Keynes, une des caractéristiques de ces marchés serait leur préférence pour la liquidité. Il les considérait pour cette raison gouvernés par des « esprits animaux », et non par l’idée « d’efficacité », mot que l’on trouve souvent sous sa plume – un curieux mot pour tout dire : qu’est-ce qu’un marché efficace ?

La lecture de Keynes est également instructive pour tous ceux qui comme moi, tiennent pour absurde la notion de gestion des risques. A propos de la méthode de Tinbergen1, Keynes dit constamment que les données économiques ne sont pas homogènes dans le temps, ce qui signifie que le comportement économique est non-ergodique2. On ne peut pas prévoir l’avenir, et c’est précisément pourquoi la liquidité est importante.

Une théorie monétaire sérieuse devrait obligatoirement avoir pour objet les contrats, et plus précisément la forme monétaire des contrats. Songez à l’enjeu que cela représente dans une économie mondiale : quand les gens de deux pays différents signent un contrat, quelle monnaie utilisent-ils ? Très souvent, on a recours à une troisième monnaie, en général le dollar, surtout pour les contrats de marchandises. Quand il s’agit de biens manufacturés, c’est dans la plupart des cas la monnaie du fabricant qui sert de monnaie d’échange. Cela crée toutes sortes de problèmes, dont Keynes était très conscient, et il a d’ailleurs fait des propositions à ce sujet à Bretton Woods.

Je dois avouer que je me sens aujourd’hui comme une horloge fatiguée qui ne donnerait l’heure que deux fois par jour. Depuis 1983, je dis régulièrement que le système international est instable, et que nous devrions le transformer en tenant compte des orientations données par Keynes. Et de temps en temps, les faits me donnent raison, comme lors de la crise mexicaine, lors de la crise bancaire de 1998-99, ou comme en ce moment.

Comment Keynes voyait-il le monde de l’après-guerre, sur le plan monétaire ? Il souhaitait tout d’abord un système qui puisse fonctionner sans l’hégémonie d’une monnaie. Il ne voulait pas de la prééminence du dollar. Il imaginait une banque centrale supranationale, avec une monnaie internationale utilisée par les seules banques centrales. Pour ma part, je ne crois pas qu’une banque centrale soit nécessaire, nous avons seulement besoin d’une union de clearing.

Il voulait par ailleurs des échanges internationaux qui contribuent au développement national au lieu de le retarder. Cette idée est plus que jamais d’actualité. Lorsqu’un pays commence à se développer et dépasse ses partenaires commerciaux, il se trouve confronté à un problème de balance des paiements, et doit pour y remédier se serrer la ceinture et tout faire pour maîtriser sa monnaie.

Keynes souhaitait également que les flux de capitaux puissent être contenus. C’est la stratégie des Chinois, et elle semble efficace.

Enfin, en cas de problème de balance des paiements, Keynes préconisait le recours à une monnaie internationale, et un effort accru de la part de la nation créditrice plutôt que de la nation débitrice. Dans ce genre de situation, le problème de toute monnaie convertible, que les taux de change soient variables ou qu’ils soient fixes, est qu’elle impose à la nation débitrice de se serrer la ceinture ; ce qui est absurde, car les ressources se trouvent du côté de la nation créancière. Keynes avait imaginé une meilleure solution : selon lui, toute nation créancière devait dépenser ses réserves excédentaires. Elle pouvait les employer à acheter des produits à d’autres pays, à réaliser des investissements directs à l’étranger, mais elle devait se débarrasser de ce surplus. Si aujourd’hui la Chine ne veut pas acheter nos produits, elle peut très bien investir dans notre industrie ferroviaire, et nous aider ainsi à résoudre nos problèmes de transport. Nous pourrions par exemple vendre à la Chine des obligations municipales pour fabriquer des tramways.

Permettez-moi de vous rafraîchir la mémoire. A Bretton Woods, Keynes dit que les nations européennes auraient besoin d’environ 10 milliards de dollars pour leur reconstruction. Harry Dexter White répondit que le Congrès ne donnerait jamais plus de 3 milliards, et le plan de Keynes fut refusé. Le FMI et la Banque Mondiale étaient censés recycler les fonds privés pour les 3 milliards en question. Mais l’année 1947 fut très mauvaise pour l’agriculture. L’Europe occidentale était au bord du gouffre, risquait de basculer dans le communisme, et on put finalement convaincre le général Marshall de lancer le Plan qui porte son nom. En quatre ans, nous avons donné aux Européens non pas 10 mais 15 milliards. Ce fut bon pour eux, et bon pour les Etats-Unis.

Pourquoi l’opération fut-elle bénéfique pour les Etats-Unis ? Pour la première fois dans l’Histoire, notre taux de chômage resta faible après une grande guerre. Neuf millions d’hommes et de femmes avaient quitté l’armée. Où allaient-ils trouver du travail ? Certains reprirent des études, mais ce n’était pas la majorité. Grâce au Plan Marshall, les industries exportatrices ont connu une croissance spectaculaire, qui a créé des emplois. Nous y avons gagné, et l’Europe y a gagné.

Telle est l’essence du système keynésien : c’est le marché financier et le marché des liquidités qui font tourner une économie monétaire entrepreneuriale. C’est une arme à double-tranchant. Quand tout va bien, elle engendre une croissance économique que ne saurait égaler une économie de troc. Quand les choses vont mal, comme en ce moment, il est impossible d’échapper à la crise. Keynes a dit un jour que dans une économie où la richesse réelle est constante, et où les gens échangent des morceaux de papier, tout le monde se sent plus riche si le prix du papier augmente chaque jour. Mais si chaque jour le prix du papier baisse, c’est l’inverse qui se produit. L’économie réelle n’a pas du tout changé, mais les gens se sentent pauvres.

Que devons-nous retenir de tout cela ? Il nous faut reconnaître a) que les marchés des capitaux ne sont pas efficaces, et que l’on ne doit donc pas attendre d’eux plus qu’ils ne peuvent apporter ; b) que la liquidité est au cœur du problème et que nous devons encourager les gens à dépenser. Ce qui me stupéfie, c’est de voir que tout le monde s’en prend aujourd’hui au malheureux consommateur américain parce qu’il dépense plus qu’il ne gagne. On a l’air d’oublier que, depuis 1992, l’économie mondiale tourne grâce à lui, qui dépense sans compter. Comme l’a souligné Allen Sinai, les dépenses des ménages américains, qui sont passées de 67 à 71% du PNB des Etats-Unis, ont largement contribué à la croissance du pays, et plus généralement à celle du reste du monde. La croissance de la Chine, pour ne citer qu’elle, doit beaucoup au consommateur américain.

Ce sont ces deux principes qui doivent nous guider dans l’élaboration d’un nouveau système international. Quelqu’un m’a demandé récemment si un tel système permettrait de résoudre le problème de la faillite de l’Islande. Spontanément, je serais tenté de répondre que lorsqu’une faillite a déjà eu lieu, il est toujours trop tard, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avons un droit des faillites. Je n’ai donc pas de remède miracle à proposer pour résoudre le problème islandais. Je peux en revanche vous assurer qu’un système s’articulant autour des principes que j’ai évoqués aurait moins une vertu : il inciterait les pays à chercher le plein emploi.

Pourquoi vouloir contrôler les flux de capitaux, m’a-t-on également demandé. Pour une raison très simple : cela éviterait à nos partenaires d’être à nouveau inondés par les « actifs toxiques » que nous avons créés.

John Eatwell a insisté sur la nécessité de réformer le FMI. Cela résoudra peut-être nos problèmes, mais j’en doute fort. Ce qu’il nous faut, c’est une nouvelle institution. Peu importe son nom. Pour ma part, je lui donnerais volontiers le nom d’Union internationale de clearing.

1 Allusion au débat qui opposa Keynes à Jan Tinbergen dans The Economic Journal dans les années 1930, premier débat sur les difficultés économétriques liées à la vérification statistique de la théorie économique.

2 Comportement qui, par certains aspects, reste incompréhensible pour l’observation, et donc impossible à prévoir.

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Traduit de l’anglais par Laurent Bury et revu par Emmanuel Fournier.

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