Animal Spirits : qu’est-ce qu’une décision économique ?



par Arnaud Parienty
Langue : français

Photo : Ticoneva sur Flickr

Dans leur dernier essai, les économistes américains George Akerlof et Robert Shiller reprennent et élargissent la notion « d’esprits animaux », dont Keynes est à l’origine, pour définir tout comportement s’éloignant de celui de l’ homo oeconomicus optimisateur. Ils distinguent cinq principales composantes de cette notion : confiance, équité, corruption, illusion monétaire et histoires.

Ouvrage recensé : George A. Akerlof et Robert J. Shiller, Animal Spirits : How Human Psychology Drives the Economy, and Why It Matters for Global Capitalism, Princeton University Press, 2009, 264 pp.

Keynes revient à la mode, et l’hypothèse d’efficience des marchés fait ricaner comme autrefois le keynésianisme le faisait à Robert Lucas. C’est donc avec un parfait sens du timing que George Akerlof et Robert Shiller sortent un ouvrage théorique développant une vision keynésienne de l’économie et l’appliquant à quelques problèmes essentiels. Bien qu’il s’agisse d’un ouvrage théorique, il n’y a pas une ligne de maths dans tout le livre, qui se veut pédagogique et accessible à tous. Le titre – Animal Spirits – résume bien l’idée fondamentale : nous ne sommes pas des homo oeconomicii rationnels et omniscients et la plupart de nos décisions sont influencées par nos « esprits animaux ».

Chez Keynes, la notion d’esprits animaux est liée à l’incertitude : puisque nous savons très peu de choses de ce que peut rapporter un immeuble dans la city ou un paquebot transatlantique dans le long terme, nos décisions d’investissement relèvent nécessairement des « esprits animaux », dit Keynes, par quoi il entend une impulsion, un besoin spontané d’action ; ce que Jack Welch, célèbre patron de General Electric résume ainsi : « toutes mes grandes décisions sont venues des tripes ». Straight from the gut est le titre de son autobiographie, qui est le genre d’ouvrage que tout étudiant de troisième cycle devrait lire, au moins pour éviter de croire que les entreprises prennent toutes leurs décisions sur la base de business plans alignant au centime près dépenses et recettes pour les dix ans à venir. Dans un autre passage du livre, Welch raconte qu’il voulait rencontrer les responsables avant toute décision stratégique, non pour qu’ils lui présentent leurs tableaux de chiffres, mais pour sonder leur âme, étudier leur langage corporel, les jauger psychologiquement.

Akerlof et Shiller précisent la notion d’esprits animaux et l’élargissent à toutes les motivations psychologiques des comportements économiques qui éloignent les agents de ce que supposerait la recherche de la maximisation de notre intérêt matériel individuel. Ils distinguent cinq éléments, qui peuvent agir indépendamment ou se combiner : confiance, équité, corruption, illusion monétaire et histoires.

La confiance est un déterminant essentiel de l’investissement en situation d’incertitude, comme Keynes l’avait déjà souligné. De la même façon, notre lecture des événements qui affectent l’économie est interprétée dans le cadre de « récits » qui viennent valider et donner une apparence de rationalité à nos actes. Mais ces « récits » peuvent changer brusquement, l’opinion peut cesser d’y croire, comme le montre à l’envie la situation actuelle : qu’on pense aux discours tenus sur le rôle de la finance et de la mondialisation financière, par exemple, hier facteur essentiel supposé de la croissance, aujourd’hui vouée aux gémonies.

De manière générale, toute bulle s’accompagne de la production d’un discours de légitimation des valorisations, aussi absurdes soient-elles. Dans une certaine mesure, le modèle néoclassique lui-même est aussi une histoire, voire une série d’histoires relatives à la manière dont raisonnent et décident les individus.

 

Equité

Le sentiment d’équité est également un phénomène essentiel. Une célèbre expérience d’économie expérimentale met bien en lumière cette influence (elle n’est pas racontée dans le livre, même si les deux auteurs s’appuient souvent sur l’économie expérimentale, dont la plupart des résultats montrent à quel point l’hypothèse de rationalité instrumentale est faible) : une somme de 100 € est à partager entre A et B. A décide de la clé de répartition et B décide s’il l’accepte ou s’il la refuse, auquel cas nul ne reçoit rien. « Logiquement », c’est-à-dire si les humains raisonnaient comme homo oeconomicus, A devrait proposer un partage 99 / 1, que B accepterait, car il vaut mieux n’avoir qu’un que n’avoir rien. En pratique, pourtant, chaque fois que cette expérience est répétée, la répartition observée oscille autour de 60 / 40, ce qui est généralement interprété de la manière suivante : A s’octroie plus qu’à B, car il a le pouvoir de le faire. Mais B préfère sacrifier son gain si le partage lui semble trop injuste (et peut-être A lui-même est-il pris d’un sentiment d’injustice qui l’empêche d’aller trop loin dans l’inégalité). Le sentiment d’équité vient donc bouleverser la répartition des revenus.

Sans le citer, les deux auteurs retrouvent ainsi l’intuition essentielle de John Hicks, qui estimait que les salaires relatifs dépendaient essentiellement d’une norme sociale variable dans le temps et non de la productivité marginale du travail. Là encore, la fécondité de cette analyse pour interpréter la situation actuelle, en l’occurrence le retournement qui s’opère sur les rémunérations des patrons et des traders, est frappante.

 

Epargne

Dans la seconde partie de l’ouvrage, les deux auteurs appliquent leur analyse à huit questions économiques essentielles, telles que le chômage ou la volatilité des prix des actifs, en une série de courts chapitres. Il s’agit souvent plus de donner quelques pistes que de traiter en profondeur le sujet. Une étude particulièrement intéressante est consacrée à l’épargne – si importante, à court comme à long terme, pour la croissance. L’économie néoclassique traditionnelle traite la décision d’épargne comme une décision rationnelle résultant d’un arbitrage intertemporel (entre consommer immédiatement ou plus tard). Il est facile aux auteurs de montrer que cette conception ne résiste pas à l’analyse, car les humains éprouvent une grande difficulté à accorder de l’importance à l’avenir lointain ; si bien que le taux d’épargne peut varier considérablement d’une période à l’autre. Ainsi, l’épargne en vue de la retraite est généralement insuffisante aux États-Unis, alors qu’elle est très élevée en Chine ou à Singapour (peut-être trop, d’ailleurs, question que ne soulèvent pas les auteurs). Les explications relèvent des visions du monde (les histoires), de facteurs institutionnels (les politiques publiques, notamment) et culturels (en relation en particulier avec le sentiment d’équité) ; bref, des « esprits animaux ».

Il ne s’agit pas, dans l’esprit des auteurs, de jeter par-dessus bord la théorie standard, dont les hypothèses peuvent convenir à la représentation de nombreux phénomènes économiques. Cependant, concluent-ils, une macroéconomie tenant compte des esprits animaux est plus pertinente qu’une macroéconomie qui les néglige. Les trente dernières années, marquées par une orientation contraire – que les auteurs ne détaillent pas ; on devine que sont visées la généralisation de l’hypothèse d’anticipations rationnelles et la recherche de fondements microéconomiques de la macro par la simplification à outrance des hypothèses relatives aux comportements des agents – sont donc du temps perdu.